Petit chosier

Brimborions, babioles et bidules
Par Romain T. et Fabrice D.

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dimanche 13 mai 2012

Églises de Venise

Que dire de Venise ? La ville historique mérite tous les superlatifs, tous les adjectifs mélioratifs. Elle est tellement belle que sa beauté dépasse le déplaisir, le dommage, l'horreur parfois causés par le flot de touristes qui la submerge, et dont pour quelques jours nous sommes venus grossir le courant. Essayons de faire simple, de laisser de côté un trop-plein d'adverbes et d'adjectifs.

À Venise, la moindre église s’enorgueillit d'un sol de carreaux de marbres colorés, d'au moins deux Titien, trois Tintoret et un Véronèse. Il y en a de tous les styles, avec une préférence pour le gothique et le baroque. Fabrice et moi sommes entrés dans quarante d'entre elles (si j'ai bien compté), parfois par hasard ; certaines étaient closes, dans d'autres un office était en cours. Voici ma sélection d'incontournables.

Santa Maria della Salute. Il me semble que ce monument à deux coupoles vaut par son aspect extérieur imposant plus que par le peu de toiles présentes à l'intérieur. Par la rosace de marbre, sous la coupole principale, sur laquelle on ne marche pas, également.

La Salute

La Salute...

Le sol de la Salute

...et son sol

San Marco. Que préférer : les marbres rose et bleu pâle, pastels, les coupoles et les pinacles orientaux de l'extérieur, ou les mosaïques d'or dans le sombre intérieur, réveillées seulement par les rais de lumière qui percent par la grande coupole centrale ?

San Marco - détail de la façade

Un détail de la façade de San Marco

Gesuiti. S'il ne fallait entrer que dans une seule église de Venise, je choisirais San Marco. Dans deux, j'ajouterais la Chiesa dei Gesuiti. Colonnes et murs de marbre et de jade mêlés : un délire baroque dont on se remet avec difficulté. De lumineux Tiepolo. Ah, j'oubliais les marbres du plafond qui sont aussi détourés de fines ciselures dorées.

Santa Maria dei Miracoli. Ce qui est particulièrement fort avec cette petite boite à chaussures rehaussée d'un demi-cylindre, c'est que les extérieurs et les intérieurs y sont identiques : mêmes décorations, mêmes placages de marbres, proches de ceux de San Marco. Peu de toiles, mais ce n'est pas ce qu'on vient y voir.

Santa Maria dei Miracoli

Santa Maria dei Miracoli

San Sebastiano. Paolo Véronèse y est enterré ; il l'a décorée. Il doit bien y avoir 30 Véronèse sur les murs et au plafond...

San Pantalon. Cette église est la seule dont le plafond puisse rivaliser avec celui des Gesuiti. En trompe l’œil, avec des dizaines de personnages qui montent vers le ciel, et l'on est renversé.

San Michele. Nous ne saurons jamais ce qu'elle renferme, puisqu'elle semble ne pas être ouverte au public. Sur la petite île-cimetière de San Michele, elle comprend un petit campanile fait d'un subtil camaïeu de briques marron, et une petite chapelle orientale toute de marbre blanc, très pure.

San Michele

San Michele

Santa Maria Gloriosa dei Frari. Presque autant de toiles que dans Santi Giovanni e Paolo. Tombe de Monteverdi.

La porte de l'église Dei Frari

Santa Maria Gloriosa dei Frari - Détail de la porte

San Giorgio Maggiore. Sur l'île San Giorgio, l'église est de l'architecte Palladio ; elle est majestueuse de l'extérieur, avec sa façade élégante, et dépouillée à l'intérieur, inspirant le repos. Son campanile, presque aussi haut que celui de San Marco, est plus affiné. Cette église ressemble beaucoup à l'église du Rédempteur, sur la Giudecca, de Palladio également.

San Giorgio Maggiore

San Giorgio Maggiore

Santi Giovanni e Paolo. Il y a peut-être 40 ou 50 toiles dans celle-ci, qui atteint un maximum dans la surenchère. Cette basilique abrite les tombes de 52 doges ; clin d’œil respectueux et amusé à Sebastiano Venier, naturalmente.

Santi Giovanni e Paolo et la scuola attenante

Santi Giovanni e Paolo et la scuola attenante

Statue de Sebastiano Venier

Sebastiano Venier

Quand on pense que Napoléon 1er avait créé une Commission pour l’embellissement (de Milan et) de Venise...

(Photos, mise en page et aide bienveillante de Fabrice)

dimanche 6 mai 2012

Crépuscule

[...] Dans la lumière rose et bleu clair du couchant, ces trois chevaux blancs suivis d'une petite fille en robe jaune étaient tristes et très beaux. Plongés dans l'eau jusqu'aux genoux, ils remuaient la tête en répandant leur crinière sur l'arc allongé de leur cou — et hennissaient. Le soleil se couchait. Il y avait bien des mois que je n'avais pas vu le soleil se coucher. Après le long été du Nord, après ce jour ininterrompu, interminable, sans aubes, sans couchers de soleil, le ciel commençait enfin à s'alanguir au-dessus des bois, de la mer, des toits de la ville. Quelque chose comme une ombre (et peut-être simplement le reflet d'une ombre, l'ombre d'une ombre) se condensait à l'Orient. La nuit naissait peu à peu, câline et délicate ; et le ciel, à l'Occident, brûlait sur les forêts et sur les lacs en se recroquevillant au feu du couchant comme une feuille de chêne au feu las de l'automne.

Extrait de Kaputt, de Curzio Malaparte. Traduit de l'italien par Juliette Bertrand — Folio Gallimard.

mercredi 2 mai 2012

Alpha et omega

Ces dernières semaines, j'ai beau avoir lu de bons Maigret, d'excellents David Lodge (dont How far can you go? qui est d'une finesse, d'une subtilité remarquables), de terribles romans trash de Régis Jauffret, un livre me scotche littéralement, et j'ai déjà envie de le relire en le finissant : Alphabets, de Claudio Magris. Publié chez Gallimard (l'Arpenteur), et traduit de l'italien par Jean et Marie-Noëlle Pastureau.

Ça n'est jamais que le deuxième livre de Claudio Magris que je lis, et quelle grâce ! Ce gros volume est une compilation de très nombreux articles publiés dans le Corriere della Sera, de textes de séminaires, de discours prononcés en des occasions diverses. Un festival d'intelligence à chaque page, on ne saurait mieux dire que Pierre Assouline.

Magris parle de littérature, essentiellement. Mais il emprunte des chemins détournés. C'est par le voyage, les villes, les langues, les gens qu'il arrive à ses fins. Ce qui est fascinant avec ce genre d'auteur, qui me fascine aussi chez Dantzig, chez Eco, c'est l'incroyable érudition qu'ils distillent avec un art consommé de la mise en scène, de la citation, du détournement. Magris a l'air de connaître toute l'Europe centrale — disons les pays gravitant autour de l'Autriche — comme s'il était chez lui, et pourtant il insère ici un article sur le romancier irlandais John Banville, là un récit de sa rencontre (à Budapest, certes...) avec Chinua Achebe, écrivain nigérian. On les aurait pourtant dit tous deux à mille lieues de son univers. Après un étourdissant panorama de Prague et de ses communautés germaniques au fil des siècles, après un très beau texte sur la guerre dans le roman, un autre sur le grand écrivain autrichien Franz Grillparzer, c'est de lectures d'enfance, de Rudyard Kipling, de Joseph Conrad, ou de la formation de la littérature norvégienne du XIXe siècle des campagnes vers les villes qu'il est question. On a l'impression que Magris pourrait embrasser n'importe quel sujet, parler de n'importe quel auteur, écrire sur n'importe quoi, qu'il produirait un texte intéressant en plus d'être superbement écrit. Il est le genre d'homme qu'on aimerait rencontrer dans un café, pour parler de tout et de rien, de rencontres, lui qui les aime tant.

Ce qui frappe en plus du reste, c'est la qualité littéraire des textes, qui sont bien plus que des articles de journaux. Je connais très peu l'italien mais la traduction me semble magnifique, très homogène. La difficulté éventuelle des sujets abordés est compensée par l'auteur par la fluidité de l'écriture, par la justesse d'une remarque ou d'un trait d'humour glissé ça et là (il fait pareil dans Danube, dont j'avais parlé ici). Plus encore, c'est par le développement limpide de l'argumentation ou de l'exposé des idées qu'on voit le grand art qui confine au génie de Magris. Pour le lecteur, le plaisir est constant. Mon répertoire de métaphores culinaires étant trop pauvre pour exprimer combien j'ai goûté chacun des textes d'Alphabets, je m'en tiens là.

vendredi 27 avril 2012

Madeleine de Proust et plats d'abats de veau

Enfant, il m'est arrivé plus d'une fois de faire la cuisine avec ma mère. Témoins ces cakes dont, autant que je me souvienne, aucun ne fut jamais bon, car trop secs, trop durs. Comme les pains d'épices du grand-père ou les trop flasques cornichons de l'autre grand-père. Je repense, à peu près à chaque fois que je mange un plat s'approchant et que mon esprit divague parfois loin des sphères culinaires, à ces plats qui reviennent tout droit de l'enfance.

Le tripoux (de Saint-Flour, cela va sans dire). Déjà, lors d'un passage à Saint-Flour il y a plus de quinze ans, l'arrêt repas avait consisté en un tripoux. Il y a quelques semaines, je ne pouvais vraiment pas y couper. Il est d'ailleurs fort probable que je l'aie mangé les deux fois exactement au même endroit, sans que j'arrive à m'en souvenir avec certitude. Cela précisément est délicieux.

Le foie de veau au persil. Fabrice déglace au vinaigre avant de servir et l'aime avec de la purée, mais ma mère l'a toujours fait revenir au beurre avec du persil. Étonnamment, je ne l'ai jamais préparé ainsi alors que c'est très fondant, et que j'ai une image parfaitement nette des petites fleurs de persil grillées qui croquent sous la dent précisément quand je mange un foie avec un jus déglacé au vinaigre. A croire que l'image mentale du persil croustillant suffit.

Les rognons et champignons à la crème, flambés. Quand on est gamin, si on peut flamber quelque chose, ça ne peut être que meilleur. D'ailleurs, ce plat se retrouvait flambé à tout et n'importe quoi : rhum, whisky, alcool de fruit, ce qu'il y avait dans le placard, sans forcément de souci de goût. A Bellecour nous flambions souvent, que je sache ; et cela me rappelait immanquablement ces rognons retour du marché du samedi midi. Je ne sais pourquoi, nous ne flambons plus alors que la flamme est bien vive.

Ce soir, foies de lapin : ils me ramènent déjà en pensée à la salade et aux foies de volaille, plat fréquent du dimanche soir, qui accompagnaient bien souvent un énième visionnage de Robin des bois (avec Eroll Flynn, naturellement). Et, partant, à peu près chaque fois que j'en mange, Claude Rains ponctue, dans ma tête, de sa voix aristocratique et chevrotante, les phrases de la conversation du repas de ses Oh, vous n'oseriez pas ! et autres mielleux N'est-ce pas, Lady Marianne ?. Parfois, Basil Rathbone arrive sans crier gare et s'emporte : Je lui ferai rendre gorge ! (un foie coupé net en deux dans l'assiette) ou s'inquiète, croyant avoir aperçu l'ombre de Robin derrière un pilier : Vous croyez qu'il ait entendu ? (en fait, un petit rognon caché derrière un gros foie). Comment qui que ce soit pourrait avoir entendu, puisque tout ce délire reste intérieur ?

dimanche 22 avril 2012

Johann Sebastian Bach (1685-1750)

Dix œuvres de Bach ou un peu de splendeur sonore, un soupçon de beauté entre ciel et terre. Un panthéon personnel.

Concerto pour deux violons en mineur. Les montées des violons dans les aigus dans le premier mouvement sont irrésistibles. Le tout irradie d'une joie qui illustre bien le bonheur qui peut jaillir de la musique de Bach.

Variations Goldberg. J'en ai parlé ici. C'est un sommet du genre œuvre à variations, et un sommet de musique tout court.

L'Art de la fugue. Œuvre austère, inachevée et pourtant pleine de lumière. Se joue plutôt sur un instrument à clavier, l'orgue en général. Les vingt contrepoints qui la constituent illustrent tout l'art de la forme fuguée, qui était déjà démodée quand Bach vieillissait.

Cantate Weinen, Klagen, Sorgen, Zagen. (Les pleurs, les lamentations, le tourment, le découragement). Le programme est peu engageant au premier abord, et pourtant la musique est superbement prenante. Cantate déchirante, tragique, qui exalte un profond sens du sacré comme aucune autre œuvre.

Fantaisie et fugue en sol mineur, pour orgue. Pas aussi célèbre que la Toccata et fugue en , ce diptyque est pourtant l'exemple écrasant du pathétique virtuose auquel Bach a pu parvenir à l'orgue : tutti mastodontes, mélodies immédiatement reconnaissables, traits de pédalier et trémolos, enfin carrure formelle impeccable.

Komm, süßer Tod. Une chanson harmonisée par Bach, dont l'air peut-être est l'un des plus célèbres à côté de ceux des chorals Ein feste Burg et Schafe können sicher weiden. La version pour piano du compositeur britannique Ronald Stevenson est particulièrement grandiose et émouvante.

Partita en mineur, pour violon. Sûrement la plus connue du recueil de sonates et partitas pour violon seul, avec la célèbre chaconne (un morceau à variation) qui la conclut. Avec Bach, le violon peut être un instrument harmonique.

Passacaille et fugue en ut mineur, pour orgue. Encore une pièce à variations. Bach n'en aura pas laissé beaucoup, mais il maîtrisait parfaitement bien le genre. La passacaille pour orgue, inspirée des précédents de Pachelbel et Buxtehude, est un des morceaux préférés de Fabrice. On comprend pourquoi, quand beaucoup de chefs ont transcrit avec éclat cette œuvre à l'orchestre, et quand on entend ses proportions, son côté somptueux, sa grandeur en un mot.

Prélude en sol majeur du premier livre du Clavier bien tempéré. On voit mal là encore comment on pourrait attribuer ce morceau à un autre. Une petite merveille resplendissante de moins d'une minute.

Deuxième suite anglaise en la mineur, pour clavier. Pour moi c'est la suite de Bach. On en trouvera de plus équilibrées, de plus émouvantes, de mieux construites. Pourtant, le caractère dansant est constant et on ne se lasse jamais des bondissements de la musique d'une pièce à l'autre de la suite. C'est avec ce morceau, qui me fait toujours un petit pincement quand je l'écoute, que j'ai vraiment commencé à écouter de la musique pour piano.

En ce jour de premier tour de scrutin présidentiel, où certains peuvent être moroses, blasés ou se sentir noyés dans l'uniformité, je propose deux minutes de Bach avant d'aller voter. Un peu de soleil ne fait jamais de mal, à défaut d'autre chose.

vendredi 20 avril 2012

Présidentielles

Le présent faisant rage, et le temps des ravages, la vieillerie approche et son lot de sagesse, d'aigreur et d'incontinence. Comment ne pas aigrir quand nous devrons demain, par un reste de fierté, affirmer à de plus jeunes que nous, plus beaux et vigoureux encore, quand nous devrons leur affirmer, sans rougir pourtant, leur affirmer que, de notre temps, la politique était affaire sérieuse ? Oublié le favori qui refuse de nommer son adversaire autrement que le candidat sortant ; oublié le président qui promet aujourd'hui ce qu'il raillait hier et refuse désormais ses promesses d'antan ; oubliés les deux (deux !) candidats trotskistes. Par fidélité anachronique à notre jeunesse et par méfiance de celle qui nous aura succédé, nous louerons demain ce que nous méprisons aujourd'hui : Le président Fallières, disait mon arrière-grand-mére, voilà un grand monsieur.

Vieillir, et voir remplacer le ridicule d'hier par un ridicule nouveau auquel on n'est pas habitué. Pis : voir notre ridicule devenir le nouvel acceptable... On aimait moquer les Kevin quand ils étaient rares, en voilà une génération qui arrive, j'en ai accepté un pour stagiaire. Il va falloir se retenir, la frustration creusera l'ulcère, l'aigreur nous vieillira plus encore. Sur qui pourra-t-on encore compter, sinon la vieille noblesse, pour rire encore bêtement ? Hors les Sixte, les Gildine et les Tanneguy, quelques bretons, peut-être, Gildas, Erwan et Enguerran...

Si l'on ne fait rien, demain, nous élirons Président un Matéo ou une Lea. De qui se moque-t-on ?

jeudi 19 avril 2012

Marseille - Lyon (19h44 - 21h24)

Elles sont entrées dans la voiture en gloussant, elles se sont assises, elles ont regardé le paysage, elles ont discuté, elles ont lu, elles ont mangé, elles ont entamé une pomme granny smith (chacune).

Elles ont discuté, elles ont gloussé (doucement), elles ont lu, elles ont regardé le paysage, elles se sont assoupies, elles avaient une petite vingtaine d'années, elles étaient jolies.

Elles se sont réveillées, elles se sont regardées, elles sont restées muettes, elles ont fini leur pomme, elles ont lu, elles ont gloussé (presque en chuchotant).

L'une a pris son manteau pour se mettre dessous ; elles se sont souri, elles se sont enlacées, elles se sont rendormies.

vendredi 13 avril 2012

Saint-Flour

Cela a failli passer inaperçu, cela confine à l'anecdotique, mais pourquoi le taire ? Dimanche dernier, à l'heure où certains se trouvaient à quelques milliers de kilomètres de là, et où d'autres auraient préféré région plus clémente météorologiquement parlant, nous fûmes à Saint-Flour.

Saint-Flour, petite ville charmante et humide du Cantal presque profond, est en ligne droite au sud de Clermont-Ferrand, avant Montpellier, avant Millau, perdue dans les hauteurs des plateaux de la région. Ce qui explique pourquoi on doit ne pas s'y arrêter. Et pourtant le Cantal est peu peuplé, la ville doit malgré tout être un centre d'attraction car elle est suffisamment loin des pôles régionaux voisins : Clermont, Aurillac, Millau sont chacun à plus d'une heure de route. Saint-Flour illustre le paradoxe des centres perdus.

L'embêtant de Saint-Flour, c'est que la ville est coupée en deux, un morceau au sommet de la colline et un autre au pied ; son avantage, c'est qu'on y mange du tripoux, même si c'est dans des hôtels de campagne d'un autre temps. A part ça, une cathédrale, aux tours trop larges pour leur hauteur ; de belles bâtisses renaissance en pierre noire ; un bâtiment du tribunal d'instance qui comprend à la fois un cinéma, un local CGT, peut-être une salle des fêtes, que dis-je, possiblement une salle polyvalente. Splendeur et resserrement des petites villes. Quitte à y vivre, on trouvera choix déraisonnable de coiffeurs, indubitable caractéristique de la ville de classe sous-préfectorale. Saint-Flour des rêves, Saint-Flour des esprits, tu nous a fait tourner la tête, mais comme la bière locale à la châtaigne : mollement.

lundi 9 avril 2012

Les cent ans d'un grand texte

Seigneur, c'est aujourd'hui le jour de votre Nom,
J'ai lu dans un vieux livre la geste de votre Passion,

Et votre angoisse et vos efforts et vos bonnes paroles
Qui pleurent dans le livre, doucement monotones.

Un moine d'un vieux temps me parle de votre mort.
Il traçait votre histoire avec des lettres d'or

Dans un missel, posé sur ces genoux.
Il travaillait pieusement en s'inspirant de Vous.

A l'abri de l'autel, assis dans sa robe blanche,
Il travaillait lentement du lundi au dimanche.

Les heures s'arrêtaient au seuil de son retrait,
Lui, s'oubliait, penché sur votre portrait. [...]

New York, avril 1912.

Ainsi commencent Les Pâques à New York de Blaise Cendrars (version de la collection Poésie / Gallimard, je respecte la ponctuation et la casse) ; c'est l'errance ahurissante d'un jeune homme de 24 ans dans New York, qui règle ses comptes avec la religion sous les volées des cloches de Pâques. La force de la dizaine de pages de ce poème tient à peu de choses : litanie des distiques, répétitions, violence des sentiments exposés à nu par force figures (hyperboles, oxymores), sarcasmes et questions lancées dans le vide béant, restant sans réponse. A ranger aux côtés de chefs-d’œuvre poétiques comparables du début du siècle passé comme Vents (Saint-John Perse), Four Quartets (Eliot), Ode marítima (Pessoa) ou Le Cimetière marin (Valéry).

mercredi 4 avril 2012

Du sang sous les ponts

Depuis peu, la radio qui fournit le métro lyonnais en ambiance s'est pris de passion pour une chanson anglophone qu'il m'a fallu bien du temps pour reconnaître : celle qui fut reprise par Joe Dassin sous le titre, si ma mémoire est bonne, de La Marie-Jeanne. Vous comprendrez que je m'en tienne là, que j'en reste à mes souvenirs que je ne veux réactualiser. Cette chanson parle d'une femme, la Marie-Jeanne, qui est enceinte. La mélodie est douce-amère, mais ne manque pas de swing ; on ne comprend ce qui la rend si oppressante qu'une fois que la Marie-Jeanne finit par se jeter du pont de la Garonne.

Cette chanson figurait, je crois, sur une cassette que mon père s'était compilée et sur laquelle il avait écrit Année 1974. Cette cassette, nous l'écoutions chaque fois que nous rentrions, tard, de Saint-Amand-Montrond où nous allions voir, deux fois par mois, notre famille restée au Berry. Dans la nuit noire du bourbonnais, à l'arrière d'une BX blanche, cette phrase me frappait à chaque fois : la Marie-Jeanne s'est jetée du pont de la Garonne. C'était un soulagement quand, juste après, Michel Sardou suppliait qu'on ne l'appelât plus jamais France. (C'était un soulagement, ensuite, quand Michel Sardou arrêtait de hurler.)

J'avoue ne pas avoir prêté une grande attention aux paroles anglaises de la chanson originale. Tout juste notai-je, revenant très souvent, le mot bridge. Comme musique d'ambiance, voilà qui est audacieux, se dit celui qui attend, au bord du quai, que sa rame arrive à toute vitesse. Cela manque, à tout le moins, d'un petit peu de zaï zaï zaï zaï.

mardi 3 avril 2012

Canaletto n'est pas un grand peintre, mais bon

Giovanni Antonio Canal, dit Canaletto (1697—1768) est un peintre italien, né et mort à Venise. Après deux séjours de plusieurs années à Londres, qu'il a copieusement peinte, il revint à sa ville de naissance, qu'il a plus encore représentée sous toutes ses coutures. On lui doit près de 900 toiles, l'équivalent de la production de Van Gogh.

Si vous voyez un Canaletto, vous les avez tous vus : perspectives parfaites, sens inné de l'ordonnancement des bâtiments dans un paysage urbain, petites vaguelettes d'écume quand il y a de l'eau, nombreux personnages assez stéréotypés. Et pourtant... quelle harmonie se dégage de ses vues de ville ! quelle simplicité, quelle évidence de la construction ! On dirait une sonate de Mozart : on s'ennuie ferme le plus souvent, mais quelle perfection formelle, quel déroulement impeccablement précis de l'histoire qui nous est contée ! Ses plans sont toujours remarquablement étagés. Son sens de la ligne me fait penser à celui du photographe Michael Kenna, l'épure en moins.

La lumière, Canaletto la maîtrise d'une façon simple. Ses ombres sont franches, bien découpées. Prenez cette vue de la Salute. Canaletto n'y déploie pas le mordoré des soleils couchants de Claude Lorrain (1600—1682), mais sa palette d'ombres et de demi-teintes marron est des plus variées. Canaletto n'y expose pas les dégradés pastels si subtils des aquarelles de Turner (1775—1851), comme dans cette vue de la même église vénitienne ; pourtant ses bleus, gris et verts, dans les reflets dans l'eau, dans les cumulo-nimbus qui menacent sur la droite de la toile, sont bien plus transparents que ceux de Turner. Nombre des ciels de Canaletto pourraient être qualifiés de pré-impressionnistes.

Le grand tort de Canaletto, comme de Lorrain d'ailleurs, est le statisme de ses compositions. Ses couleurs un peu tristes, naviguant souvent dans les ocres ou les beiges, manquent de fantaisie. S'ajoute à cela beaucoup de naïveté dans les personnages. Mais ils sont tellement charmants... Ils bougent comme dans les bandes-dessinées de Gibrat, très maladroitement. Canaletto ne devait pouvoir s'empêcher de ponctuer ses belles pierres d'un peu de vie, recherchant la vivacité, pour un résultat final qui apparaît souvent comme factice.

Un peu images d’Épinal, les toiles de Canaletto. Il me parait pourtant qu'au-delà de l'intérêt lié à la technicité, aux couleurs, au pur plaisir du dessin, le peintre témoigne fabuleusement de son temps. De l'état du bâti, bien sûr. De la vie quotidienne et du commerce, malgré les dehors de pacotille. Malgré tout.

dimanche 1 avril 2012

Tabula rasa

Cela faisait longtemps que l'idée nous trottait dans la tête, que nous en parlions sans nous voiler la face. Maintenant c'est chose faite. Lassitude et contentement mêlés nous y auront poussé.

Plus de 5000 disques, la dernière fois que je les ai comptés : bien des raretés, comme ces Introuvables d'Igor Markevitch, encore en vente il y a peu sur ebay à des sommes à trois chiffres. (On ne les trouve maintenant même plus nulle part, ni chez les disquaires, ni sur ebay, amazon ou arkivmusic. Nulle part.) Ou comme ce concert de Joseph Hoffman, à Carnegie Hall en 1938, que j'ai finalement trouvé après des années de recherche chez un petit disquaire de Soho à Londres ; ces Great pianists of the century, excellente série de doubles CD de Philips maintenant épuisée, qui s'arrache aujourd'hui à des prix indécents.

Pour l'essentiel, nos chers artistes nous auront accompagnés pendant une bonne dizaine d'années avant de tirer leur révérence pour aller flatter d'autres oreilles bienheureuses. De cette trentaine de Variations Goldberg, je ne garde qu'une version : celle de Murray Perahia, qui tutoie les anges. Même pas une de Glenn Gould. De ces sept intégrales des symphonies de Sibelius ne nous resteront que l'impeccable troisième de Kurt Sanderling et la deuxième de Bernstein (jeune). Foin des quantités, de ces redites verbeuses, de l'écrasant et vain surnombre, de ces 13 Cinquième symphonie que nous avons tant et tant écoutées. Et que dire pour la défense des symphonies de Beethoven ? De la centaine sur le mur, bientôt plus une seule ne sera plus là pour nous rappeler que le vieux sourd fut bel et bien, avec Bach, le compositeur le plus génial de l'histoire de la musique.

Adieu, cires révérées. Adieu, galettes chéries. Jeudi soir, nous nous séparerons et pourrons démonter le meuble ; le réorganiser. Car il sera vide, prêt à accueillir tous ces livres trop en vrac dans la bibliothèque qui lui fait face.

Vous l'aurez compris, Fabrice et moi avons vendu notre collection de disques.

Post scriptum du 2 avril 2012. J'avais aussi en tête un texte ou j'aurais défendu froidement mon vote pour Nicolas Sarkozy. Sérieusement, vous auriez cru Fabrice capable de se séparer de sa chère Fonderie d'acier (Mossolov) ou du Fragment de l’Apocalypse (Liadov) ?

lundi 26 mars 2012

Un soir de concert

A l'auditorium de Lyon, les concerts commencent à 20 heures. Vous pouvez arriver avant, vers 19h, pour assister à un propos d'avant concert qui vous apprendra deux ou trois mots sur les œuvres au programme. (Les conférenciers ont malheureusement l'habitude de passer des extraits des œuvres. Je comprends mal l'idée vu qu'on va les entendre quelques minutes après.)

19h50, vous vous asseyez, vous embrassez la salle d'un regard. Deux possibilités : une œuvre ou un concerto (un morceau pour soliste et orchestre) très connu va être joué. La salle est alors pleine à craquer, c'est la bousculade dans les gradins, le brouhaha général. L'autre terme de l'alternative : le programme comporte des œuvres peu connues, ou pire de la musique contemporaine. Ou d'un compositeur oublié. La salle est alors à peine remplie au quart. Il faut dire que Joséphine-Eugénie, dans son petit triplex du boulevard des Belges, n'aime guère s'aventurer à écouter au-delà de Beethoven ou Chopin.

20h03, les lumières se tamisent. Quelques instants avant, les musiciens de l'orchestre sont entrés sur scène, certains même étaient là avant pour vérifier une dernière fois un trait ou l'autre de leur partie. Tous sont donc arrivés, sauf le premier violon qui en France arrive seul après tous les autres musiciens ; il a droit à quelques applaudissements pour lui seul, premier parmi ses pairs. (En Allemagne et en Angleterre, le premier violon arrive plus démocratiquement avec tous ses collègues et ne bénéficie pas de ce petit traitement de faveur.) Le silence se fait, l'orchestre va s'accorder. Le hautbois solo se lève et donne un premier la à tous les bois et cuivres. Deuxième la du hautbois : le premier violon épaule alors son instrument et le relaie à l'ensemble des cordes. Le hautbois étant le plus juste des instruments de l'orchestre symphonique, c'est à lui que revient la primeur de faire s'accorder ses collègues. Une exception toutefois : la présence d'un instrument à clavier. A fortiori si c'est un orgue, il n'est plus temps d'en modifier l'accord : c'est donc sur son la que tout le monde va s'accorder.

Le silence se fait ; le chef arrive ; le concert commence.

En plus de la musique, on entendra plus ou moins de bavardages, froissements de papier, fouilles dans des sacs à main, toux diverses. Le public lyonnais est peu discipliné (c'est particulièrement vrai des gens âgés), tout se perd ma bonne dame si les vieux sont les plus impolis. Si un concerto est joué, en général à la fin du premier mouvement quelques mécréants ne se priveront pas d'esquisser un début d'applaudissement. Sévère chorale de chut réprobateurs s'ensuit immanquablement, menée par Joséphine-Eugénie et ses amies du Club-des-bonnes-manières-à-respecter-en-société. On ne sait pas trop bien pourquoi il faudrait se retenir d'applaudir, si la musique fut particulièrement bonne, le morceau spécialement bien enlevé. Ce sont souvent les mêmes qui discutent avec leur voisin pendant la musique et qui ne tolèrent pas un clap après, allez comprendre.

La première partie du programme se termine, suit un entracte. Certains snobs en profitent pour partir après le concerto, ce serait dommage d'entendre la symphonie qui suit en deuxième partie, pensez, la musique risquerait d'être meilleure. A la fin du concerto l'artiste aura parfois joué un bis, souvent seul, l'orchestre faisant alors partie du public. Il est rare que l'on entende un vrai bis, c'est-à-dire que l'un des mouvements du concerto soit joué à nouveau.

Après l'entracte, reprise. A la fin de la deuxième partie, il est encore plus rare que l'orchestre donne un bis (j'ai du le voir deux ou trois fois en huit ans). Dès la dernière note jouée, une partie du public se lève et monte les escaliers quatre à quatre pour atteindre la sortie, de peur de rester enfermé. Les autres applaudissent, rappellent plusieurs fois le chef parfois. En France, on pratique peu voire pas du tout la standing ovation, plus courante dans d'autres pays. Le public applaudit beaucoup, même si ce fût mauvais (cela arrive rarement). On ne siffle pas, comme cela pourrait se produire à l'opéra ; on ne s'abstient pas non plus d'applaudir en signe de protestation. Fabrice me rappelle souvent que cela arrive parfois, en Israël.

Pour ne pas coucher là, après le quatrième ou cinquième rappel les musiciens d'orchestre se font la bise et quittent la scène, mettant fin aux applaudissements. Alors, les gens de goût rentrent chez eux, vont manger un morceau, croquent un carré de chocolat et se servent un cognac ABK6, ainsi dénommé parce que c'est son nom. Par la suite, ils se rêveront peut-être sur scène, à faire de grands gestes arrondis pour modeler une phrase à la mélodie infinie, comme dans le mouvement lent de la cinquième symphonie de Sibelius. Et les cygnes s'envoleront...

samedi 24 mars 2012

Litanie de nos villes

Square Conchon-Quinette ;

Rue des Quatre Chapeaux ;

Passerelle de la Grange-aux-Belles ;

Rue des Gras ;

Rue de la Brèche-aux-Loups ;

Montée des Carmes Déchaussées ;

Rue Tiquetonne ;

Rue des Sept Arpents ;

Pont des Trois Pierrots ;

Rue des Filles du Calvaire ;

Rue de la Petite Truanderie ;

Quai Malaquais ;

Rue des Fossés Louis VIII ;

Rue du Bât-d'Argent ;

Rue Moyenne ;

Boulevard de Bonne-Nouvelle.

jeudi 22 mars 2012

La Part-Dieu

Certains quartiers de Lyon sont architecturalement bien préservés : le vieux Lyon bien sûr, classé au patrimoine mondial de l'UNESCO ; les pentes de la Croix-Rousse, avec leurs immeubles de canuts ; la Presqu’île, particulièrement entre la place Bellecour et la place des Terreaux ; les quais de Rhône, qui alignent leur double rangée de façades magnifiques sur des kilomètres de Perrache à Caluire (avec quelques verrues toutefois : l'horrible Sofitel, certains immeubles des années 1970 ici et là).

D'autres quartiers n'ont pas cette chance. Celui de la Part-Dieu, auquel j'ajoute ses abords à cheval sur les 3e et 6e arrondissements, en est peut-être le plus criant exemple.

Soit une gare, des voies de chemin de fer, un centre commercial, des immeubles de bureau, des immeubles d'habitation et des grands axes de circulation routière. Répartissez le tout dans un carré d'un bon kilomètre de côté, sans vous soucier de grand chose, ni des styles qui jurent ni de beaucoup de questions d'urbanisme comme on l'entendrait aujourd'hui, et vous avez le quartier de la Part-Dieu.

L'endroit est très disparate. La gare, très années 1980, concours sans vraiment de concurrence à ce niveau au titre de plus laide de France. Les immeubles d'habitation au nord du cours Lafayette sont la partie la plus horrible du 6e arrondissement : façades préfabriquées, grandes barres de dix étages ou plus, d'à peu près toutes les couleurs. Les immeubles de bureau sont eux aussi de tous les styles, sans préoccupation d'harmonie (fût-elle minimale) : façades avec plaquage répétitif boîte d’œuf des années 1950 ou 1960, immeubles avec vitres en verre fumé années 1970 tel celui de la Caisse d’Épargne, façades plus classiques mais ternes de toutes époques. A côté de ça, on trouve aussi des immeubles typiquement lyonnais plus élégants de la fin du XIXe ou du début XXe. Témoins, cette belle école maternelle cours Lafayette, face aux Halles de Lyon, ou le non moins bel immeuble en brique noisette et pierre du même côté du cours, un peu plus loin, que je vois de mon bureau. Quelques bâtiments Art déco : le centre de formation de la rue Boileau, la bourse du travail, et bien des immeubles rue Duguesclin par exemple ; quelques perles de style international : les grandes barres 100 Lafayette qu'on jurerait de Le Corbusier (et qui sont classées, leurs détracteurs ne les verront donc jamais par terre), celles qui sont rue du Lac, aux stores colorés qui font penser à un Tetris géant. On croise aussi une pincée d'immeubles plus ou moins modernes, aléatoirement répartis : le nouveau palais de justice (1995), la Tour oxygène (2010), des immeubles d'habitation en construction rue Tête d'Or...

Il semble que le quartier puisse encore vivre des décennies sur un tel rythme, de cet assemblage composite de styles très différents qui renouvelle périodiquement l'un ou l'autre de ses îlots, sans faire corps avec l'existant. A moins que la couverture de la rue Garibaldi ne soit le prélude à des changements plus cohérents. Pour l'instant, la Part-Dieu est notre petit Bruxelles, mais c'est certainement pour ses tares qu'on l'aime.

lundi 19 mars 2012

Rediffusion : Emmanuel Carrère

Certains mails envoyés dans la deuxième moitié de l'année 2011, lorsque j'étais quatre jours par semaine à Bruxelles, m'ont paru pouvoir figurer sur ce blog. Avec quelques coupes et modifications (les bières belges m'ayant parfois fait écrire une ou deux bêtises...), voici le premier, où il était question de l'écrivain Emmanuel Carrère.

Le personnage : la cinquantaine, né en 1957, bobo du XVIe à Paris, jeune critique de cinéma puis romancier, vivant de ses relations amoureuses  en ayant rarement le meilleur rôle (il en parle dans tous ses romans les plus récents), déteste que son amie du moment dise je vis sur Paris ou je pose mes congés parce que ça trahit sa classe moyenne en plus d'être incorrect. L'homme est peu plaisant par bien des points. Fils d'Hélène Carrère d'Encausse, secrétaire perpétuel de l'Académie française et l'une des spécialistes internationalement reconnues de l'URSS. Jeunesse dorée dans Paris, classe préparatoire au lycée Janson de Sailly, aucune préoccupation financière grâce à Papa et Maman. Une dizaine de romans ou récits à son actif, deux biographies : l'une, sur le cinéaste Werner Herzog, l'autre sur l'auteur Philip K. Dick, toutes deux écrites dans sa vingtaine. Je ne les ai pas lues. Comme souvent quand un auteur plaît, on en lit le plus possible pour saisir le phénomène dans sa globalité. Je distingue deux périodes dans l’œuvre de Carrère (pour l'instant), disons pour faire simple la jeunesse et l'âge mur.

Bravoure (1984). Carrère romance l'histoire de l'accouchement du Frankenstein de Mary Shelley, terriblement romantique. Mary, jeune fille de 19 ans un peu perdue dans la coterie romantique de Byron et Shelley sur les bords du lac Léman, un soir d'été, relève le défi d'une soirée arrosée : écrire ce qui deviendra son chef d’œuvre et un succès mondial, éclipsant même la célébrité de son mari (sauf peut-être en Angleterre, ou la poésie romantique de Percy Shelley est aussi célèbre que celle de Byron, Keats ou Wordsworth). Le genre : roman historique, avec vampires et créatures morbides derrière les placards. Mon avis : un roman de jeunesse un peu épais, avec quelques passages héroïques sur le médecin de Byron, véritable héros du livre (ce serait lui qui aurait écrit le Frankenstein).

La Moustache (1986). Un type se réveille un matin et rase sa moustache, mais tout le monde croit qu'il l'a toujours. J'avais vu le film qui m'avait bien plu. Le genre : quotidien fantastique. Mon avis : nouvelle burlesque, légère, qui questionne les faux-semblants et notre perception de la confiance dans les rapports humains.

Hors d'atteinte ? (1988). Une professeur de collège se met à jouer au casino. Le genre : drame de la petite bourgeoisie à la Chabrol. Mon avis : l'histoire est d'une banalité crasse, et pourtant on entre dans la tête de cette pauvre dame comme on relirait quatre Tintin à l'affilée, le récit glisse tout seul. On le reprendrait avec le plaisir intact de la première fois.

Assurément, les romans de la maturité constituent le meilleur de Carrère. Ses tropismes s'affirment, à savoir : un goût pour le fait divers, la famille, la Russie, parler de lui, de sa vie, de ses conquêtes, des relations de couple en général.

La Classe de neige (1995). Court récit décrivant une classe de neige, avec progression dans l'horreur au fur et à mesure qu'on avance dans la découverte de qui est le père du petit garçon héros du récit. Le genre : fait divers glaçant. Mon avis : cette nouvelle est parfaitement équilibrée, sa construction est maîtrisée comme les films d'Hitchcock les plus classiques. Mais lisez un Astérix juste après sinon le cauchemar est assuré.

L'adversaire (2000). la vie et l’œuvre finale de Jean-Claude Romand, qui a tué toute sa famille avant de vouloir se suicider. Manque de pot pour lui, il a survécu à ses horribles crimes. Il est aujourd'hui derrière les barreaux, et Carrère l'a rencontré pour écrire son histoire. De ce personnage odieux et injustifiable Carrère parvient à faire une sorte d'aventurier des temps modernes. Le genre : fait divers plus glaçant encore que celui qui a nourri le livre précédent. Mon avis : le danger du bon romancier est qu'il fait parvenir ses lecteurs à l'empathie avec les ordures.

Un roman russe (2007). Au prétexte d'un film documentaire sur un bled paumé en Sibérie, Carrère part enquêter sur le secret de famille numéro 1 : le cas de son grand-père maternelle qui a eu une conduite peu honorable pendant la seconde guerre mondiale. Le genre : voyage au fond des abîmes familiaux. Mon avis : énorme introspection, grande histoire d'une famille à notre époque. Ce livre vaut en essence Le premier jour du reste de ta vie, le film de Bezançon : il pourrait être l'histoire de votre famille.

D'autres vies que la mienne (2009). Des gens banals ont demandé à Carrère d'écrire le récit de leur vie. Le genre : fresque contemporaine du quotidien de français moyens et extraordinaires, des gens très attachants, que l'on pourrait connaître. Mon avis : cet avocat spécialisé dans le surendettement, je suis pas près de l'oublier. Ce livre est très émouvant humainement parlant, il crie à toutes les pages pourquoi la vie vaut d'être vécue.

Limonov (2011). Le meilleur Carrère jusque là ? C'est une bombe. Edouard Limonov, né pendant la seconde guerre mondiale, est haut en couleur, romanesque par tous les pores de sa peau. Poète dans sa jeunesse, terroriste révolté sous Brejnev, écrivain idole de l'underground soviétique dans les années 80, militant extrémiste puis anti-Poutine de nos jours, Limonov a tout fait. Il a vécu aux quatre coins du monde, rencontré les grands, participé à la guerre de Yougoslavie, fréquenté les prisons russes, voulu sans aller bien loin (parce qu'il est avant tout un raté...) prendre le pouvoir en Russie. Son histoire tient de l'épopée, et pourtant ainsi qu'il en convient lui même, quelle vie de merde ! Carrère connaissait bien le personnage, rencontré dans les années 80 et ces dernières années. Le genre : vie et destin d'un loser russe, de 1945 à nos jours. Mon avis : époustouflant. On s'attache encore au personnage plus que de raison, quand rien de sa vie au premier abord ne paraît devoir retenir l'attention.

Le charme d'Emmanuel Carrère tient à plusieurs choses. Une constatation, déjà : hormis son milieu plutôt littéraire, peu ou prou dans une vingtaine d'années nos vies à tous devraient être assez proches de la sienne actuellement. Sur un strict plan littéraire, Carrère est un conteur. Avant tout, dans chacun de ses livres il vous raconte une histoire. Pas de chichi dans son écriture : elle n'est pas affutée comme celle de Simenon ou d'Echenoz ; Carrère n'est pas un styliste comme Dantzig ou Barnes ; non, tout est simple et franc. Son parler est familier (Les mots bite et chatte reviennent souvent sous sa plume...mais pas seulement) mais pourtant il n'est jamais vulgaire. Sans sophistication particulière, les choses sont dites telles qu'elles sont. Le tour de force de ses romans de la deuxième période, c'est qu'en même temps que court la narration, Carrère nous raconte sa vie qui s'imbrique naturellement dans le récit sans que ça paraisse ennuyeux (alors qu'elle n'a en elle-même aucun intérêt). Cela fait écho à ce qui advient aux personnages de ses livres, et renvoie à nos propres vies. Tous les doutes de cet être humain pas très sympa mais avec qui on se découvre une proximité au détour d'une pensée, d'un acte anodin, répondent à l'histoire qu'il raconte. Carrère est l'un des grands auteurs français de sa génération.

dimanche 18 mars 2012

Étrange message

Les éboueurs lyonnais sont en grève, sauf ceux qui ne le sont pas, car il y a éboueur et éboueur : le Grand Lyon est un gros gâteau dont certaines miettes sont ramassées par des entreprises privées et les autres, par une régie publique. À la régie, Lyon et Villeurbanne, aux entreprises, la périphérie ; mais le Grand Lyon souhaite changer les parts de l'une et des autres, et c'est le conflit.

Les éboueurs de la régie publique refusent ce qu'ils voient comme une privatisation d'un service public, d'où grève. Le Grand Lyon, pour assurer la continuité du service public, a fait appel aux sociétés privées pour relayer la régie publique. Ce que voyant, les éboueurs publics ont bloqué les dépôts pour empêcher les éboueurs privés.

Et les poubelles de s'accumuler, sauf celles qui ne s'accumulent pas, car il y a poubelle et poubelle, on l'aura compris.

À service public, entreprise publique, nécessairement ? Je ne me risquerai pas à répondre, mais les grévistes pensent que oui. C'est pourquoi, comme on placerait sous coma artificiel un patient menacé, ils interrompent le service public pour mieux le sauver. L'intention est louable, mais le résultat est étrange qui voit les poubelles privées ramassées et les publiques délaissées.

lundi 12 mars 2012

Autocensure

Inhibé, je suis inhibé comme Kevin oubliant son prénom devant les parents de Manon. Sa mère a repassé son plus beau T-shirt, son appareil dentaire brille comme les chromes d'une clio kittée, il sent bon le biactol et l'after-shave. Il s'est préparé, il a recherché sur internet, il sait différencier les couverts à poisson, il appellera l'archevêque Monseigneur, il ne cherchera pas à s'asseoir à la gauche du sous-préfet. (Il a été déçu, mais pas surpris, d'apprendre qu'on pouvait avoir à sa table des archevêques et des sous-préfets, quand ses propres parents n'en invitent jamais.) Dylan l'a aidé à répéter : Bonjour Monsieur ; mes hommages Madame.

Il est fin prêt quand la porte s'ouvre. Un gros monsieur à moustache lui sourit, une dame joviale à ses côtés porte un tablier à fleurs et derrière eux Manon l'encourage du regard. Mais Kevin ne dit rien. Vous devez être le Kevin. Et Kevin ne dit rien. Vous avez trouvé facilement ? Et Kevin ne dit rien. Chéri, fait donc entrer Kevin. Kevin entre mais ne dit rien. Oubliées les formules de politesse, évaporés les couverts à poisson : Kevin ne se souvient plus que des interdits. Vous ne parlerez pas de religion, vous ne parlerez pas de politique, vous ne parlerez pas de sexe. La religion, la politique, ça ne lui serait pas venu spontanément, mais à dix-huit ans, hors du sexe, que dire ? Alors Kevin se tait, et Manon rit bêtement, et ses parents se resservent du vin.

Inhibé, vous dis-je. Je ne peux tout de même plus parler de sexe, j'ai passé l'âge. Côté cuisine, il est trop tard, peut-être, pour avouer que je n'aime pas l'agneau. Je sais reconnaître les couverts à poisson mais je ne m'en vante pas. Le préfet de département passe avant le préfet de région hors de son propre département, mais le lecteur le sait s'il a lu le Gandouin.

Que reste-t-il à écrire ? Que Belle-maman, désormais, lit ce blog.

samedi 10 mars 2012

Fernando Pessoa : personne et tout le monde à la fois

Fernando Pessoa (1888—1935) relève du genre poète à malle. Saint-John Perse avait la sienne, où il laissait ses manuscrits non destinés à une tentative de publication (et ils y restèrent) ; Emily Dickinson aussi, entassait ses quatrains dans une malle, qu'on a trouvée à sa mort pour en publier toutes les feuilles. Pessoa, lui, était à sa mort un quasi-inconnu. Il a laissé toute sa production ou presque dans une grosse malle. Résultat des courses : aujourd'hui, le contenu de la malle, que l'on a commencé d'éplucher en détail en 1968 seulement, n'est pas encore fini de publier au Portugal. Il faut dire qu'il ne comprend par moins... de 27 543 textes !

Pessoa est l'un des géants de la littérature mondiale, l'égal de Proust ou de Kafka pour citer des auteurs comparables. L'immense majorité de son œuvre est constituée de poésie. Ce dont on a peu à peu pris conscience, tandis que l'étude de son legs progressait (même si quelques lecteurs portugais dès les années 1920 à 1940 ont pu commencer d'en prendre la mesure), c'est que Pessoa n'était pas un mais de multiples écrivains tout à la fois. Pessoa s'est donné, tôt, des hétéronymes, par opposition à Pessoa lui-même qui est le poète orthonyme. Un hétéronyme ? c'est Pessoa qui écrivait, mais en tant qu'un autre écrivain, lui donnant une vie, une biographie et un style d'écriture propres. On dénombre environ 80 hétéronymes dans l’œuvre de Pessoa, qui côtoient le poète orthonyme et le complémentent en présentant, éclairant autant de facettes différentes de cet écrivain protéiforme. Les hétéronymes ont souvent correspondu à des périodes de sa vie ou à ses états d'esprit. Une telle schizophrénie démultipliée est fabuleuse : comment peut-on se diversifier, se répandre en autant de personnalités et d'écritures aussi diverses ? Parce que Pessoa parvient à caractériser pleinement l'écriture de chaque hétéronyme, à leur donner même une évolution littéraire, et cela force l'admiration. Il n'est déjà pas facile d'écrire en tant que soi-même et d'essayer trouver une constance dans sa propre prose...

Parmi tous les hétéronymes, certains ont plus écrit que d'autres. Les plus connus sont Alexander Search (hétéronyme anglais ; Pessoa parlait l'anglais couramment), Alberto Caeiro, Ricardo Reis et Alvaro de Campos.

Caeiro est un poète mystique, qui veut faire table rase de toute poésie précédente. Son œuvre veut se rapprocher le plus possible des choses de la nature telles qu'elles sont, sans aucune intervention qui viserait à lui apporter un sens. Les poèmes de Caeiro sont par conséquent très épurés, débarrassés de toutes les scories, références ou symboles qui pourraient être attachés aux choses qu'elles évoquent.

Reis est un poète hédoniste, jouisseur, adepte du carpe diem. Son maître est Caeiro. Il a écrit de très nombreuses odes regroupées en recueil ou éparses, qui adoptent parfois un style galant (comme certains écrivains légers de la période des Lumières). C'est parfois assez drôle, mais c'est certainement involontaire.

Campos est le poète voyageur, viveur par excellence, qui veut embrasser le monde entier dans la force de sa prose. Il a tout vécu, il est allé partout, il est ouvert au monde, à sa diversité ; il ne veut connaître que l'universel. Campos est le plus connu des hétéronymes de Pessoa, et il apparaît comme une version hypertrophiée de Pessoa lui-même, exaltant ses envies, ses peurs, ses amours, ses doutes. Les grandes odes d'Alvaro de Campos sont, toutes littératures confondues, parmi les textes les plus bouleversants que je connaisse. L'Ode maritime, notamment, est un texte d'une grandeur, d'une puissance évocatrice écrasantes, qui balaient tout sur leur passage. Un homme, Campos, y raconte ses voyages, qui sont tout autant réels que fantasmés. Ce sont tour à tour voyages au long cours, tourments intérieurs, cris d'amour et d'effroi devant le monde et les hommes, soleil couchant et îles lointaines paisibles. On ne ressort pas indemne de la lecture de ces quelque trente pages, dont même un non-lusophone (comme moi) peut goûter de lire le texte d'origine et d'imaginer ses sonorités douces et chantantes. Comme Campos, quand il se souvient et s'invente ces lointains perdus ou rêvés.

vendredi 9 mars 2012

Les cinq doigts de la main

Le célèbre Concerto pour la main gauche de Maurice Ravel est l'archétype d'un genre d’œuvre pour piano, la pièce pour la main gauche. On ne sait pas toujours qu'il est écrit pour cette seule main. Commandé par le pianiste Paul Wittgenstein, qui avait perdu son bras droit au cours de la première guerre mondiale, le morceau est extraordinaire et finalement peu connu en comparaison des autres tubes de Ravel (Boléro, la Valse). Difficile, mais pas plus que les grands concertos du répertoire pour un pianiste professionnel, il fait pleinement l'illusion que deux mains sont en train de jouer (d'ailleurs, vous ne vous en rendez pas compte si on ne vous le dit pas). La musique est très sarcastique, d'un humour noir féroce ; Ravel l'a écrite en souvenir de la première guerre mondiale (en pensant sûrement aussi à Wittgenstein) : la pauvre main gauche essaie de lutter, seule contre un orchestre de cent musiciens pendant un gros quart d'heure, comme un soldat sous les obus. On entend des échos de jazz et des mélodies très belles dans tous les passages solo du piano, qui essaient de surnager et de s'élever, de rêver un instant, mais le soliste, après les dernier éclats de la dernière cadence, se fait finalement engloutir par l'orchestre dans un pouet final dont Ravel a le secret.

Dans nos pays d'Europe, la partie de musique pour clavier jouée à la main gauche est destinée à être un soutien à celle jouée à la main droite : accords, lignes de basses, accompagnement qui se répète. Il n'y a peut-être que dans les musiques très contrapuntiques, comme celle de Bach, où la main gauche doit jouer presque autant que la droite. Cela reste toutefois l'exception. Avec l'essor du piano au XIXe siècle (lié à l'invention du double échappement par Érard et à celle du récital par Franz Liszt, mais c'est une autre histoire) commencent à fleurir des œuvres pour une seule main. La main droite a usuellement le beau rôle, celui de la mélodie, celui de la dextérité (dextre : la droite), de la virtuosité, qui est beaucoup moins présente à la main gauche. Outre de faire travailler plus une main à laquelle on confie moins habituellement, les morceaux pour la main gauche seule relèvent souvent le défi de faire sonner tout le clavier. Multiplier les sauts de la main, utiliser au mieux les pédales du piano (en jouant sur le maintien de certaines résonances), confier la mélodie principale au pouce et la réalisation des accords et des lignes secondaires aux quatre autres doigts sont parmi les outils des compositeurs pour ce genre particulier.

Un spécialiste de ce type d'œuvre était le pianiste et compositeur d'origine polonaise Léopold Godowski. Il en a laissé des dizaines, parmi lesquelles certaines des 53 Études d'après les études de Chopin. Godowski trouvait les études de Chopin insuffisamment difficiles, alors il en a complexifié certaines, en multipliant les lignes mélodiques, en ajoutant des notes de partout. Il a voulut en adapter d'autres, les réécrire pour la seule main gauche... en gardant souvent toutes les notes de la version à deux mains. Le résultat est assez particulier, mais bluffant quand le pianiste est doué et que l'on connaît les morceaux originaux de Chopin. Il y a peu, je suis tombé sur une des œuvres pour la main gauche du même Godowski, un pot pourri de valses de Strauss issues de l'opérette le Baron Tsigane. Ce morceau est réputé être parmi les plus injouables de ce compositeur, et après des années de recherche sur internet et dans les bacs de disquaires, je pensais qu'il n'en existait pas d'enregistrement. Tout comme le concerto de Ravel, à moins de le savoir, personne ne peut se douter que l'artiste n'utilise qu'une seule main pour jouer cela tant la musique est ébouriffante et surchargée. L'américain Leon Fleisher, qui a souffert jusqu'à récemment d'une dystonie le privant de sa main droite, s'en sort avec les honneurs. Je pense que je ne suis pas prêt de voir un jour ce morceau au programme d'un récital, à moins que le talentueux et charmant Nicholas McCarthy (actuellement un des seuls pianistes professionnels n'ayant que son bras gauche) ne le mette à son répertoire ?

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